3:00 am. Mary, you should sleep.

Ce soir avec Margault la plus belle soirée depuis longtemps, ce soir nous retrouver à la cité internationale il faisait beau, chaud, nous nous ressemblions autant qu’il y a quatre ans. Lorsqu’elle venait d’entrer à la fac, et que je me sauvais de la rue du Docteur Blanche pour me réfugier chez elle. Lorsqu’on achetait des pâtisseries orientales au Kremlin. Lorsqu’on mangeait du chocolat dans le noir en regardant La Peau douce. Lorsqu’on faisait des quiches, des gâteaux, des plats à la courgette pour mincir. Lorsque ses mains serraient les miennes. Lorsqu’elle m’a laissé les clés de son appartement pour ma première nuit d’amour. Lorsque le lendemain, je suis arrivée à Nanteuil, en pleurs, tombant dans les bras de Margault. Qui savait, qui savait tout. Qui devinait si bien. Au travers de notre amitié, il y a eu des hauts, des bas. Des périodes idéales. Des périodes de jalousie. Des périodes de réconfort que seule l’autre pouvait apporter. Et ne jamais se juger. Parfois je n’y ai plus cru : cette incapacité à parler du corps, du physique, du sensuel, des chéris et de l’amour, cette difficulté à parler des sentiments très intimes ; je croyais que nous étions parties trop loin l’une de l’autre, et que toutes ces choses indispensables, dont je parle et sur lesquelles j’écris sans cesse, allaient nous séparer. Mais je me suis trompée. Nous avons encore tellement de choses à partager. De secrets à avouer. Mais à demi-mots. Entre deux futilités, la confidence. C’est juste une attitude, dans la communication, qui ne se pratique plus aujourd’hui. Je ne peux pas balancer toute ma crudité, mettre tout sur la table, et attendre la même chose en retour. Avec Margault, la parole s’apprivoise. Les mots intimes n’arrivent qu’à la fin d’un repas, de façon presque inaperçue. Je me sens entourée et protégée par cette douceur. Sans raison, sans explication, avec Margault je me suis toujours sentie rassurée. La dernière fois que nous nous sommes vues, je ne m’en souviens plus, c’était au printemps peut-être. Mais immédiatement ce soir, l’intimité, la protection, et l’amitié retrouvées.

Nous sommes montées dans le camion étrange, aménagé pour recevoir des spectateurs. Nous sommes partis sur l’autoroute, deux chauffeurs bulgares nous emmenaient vers Rungis. Juste avant la nuit, lorsque le soleil dégoulinait ses lambeaux rouges brûlants, nous avons vu les halles, les camions, les parkings, les chargements. Il y avait cette odeur de poisson, entrée dans le camion lorsque la plate-forme arrière s’est abaissée. Les routiers regardaient passer cet étrange véhicule, aux vitres sans tain - nous observions leurs regards étonnés, nous voyions défiler les voitures lancées à pleine vitesse sur l’A86, et personne ne nous devinait. Il y avait aussi la femme chanteuse, que l’on retrouvait à chaque endroit : sur le parking de Rungis, sur le rond-point du centre commercial de Thiais, sur la place de la Bastille. Qui faisait partie du jeu, qui participait à la pièce de théâtre - ces enfants tsiganes qui faisaient des bras d’honneur sans nous voir ? - et qui était réellement surpris de voir circuler ce vieux camion bulgare de la fin des années 1980 ? Les chants serbes, croates, slovènes, “le tourbillon de la vie”, accompagnaient le voyage. Des images défilaient sur les écrans. Des bandeaux de textes, l’histoire de la firme allemande Willi Betz. Quand nous sommes arrivés, après cette traversée étrange et épique des banlieux industrielles et inconnues, il y avait une espèce de chaleur partagée entre les spectateurs, les chauffeurs et l’interprète. Il y avait eu ce voyage ensemble, inédit, et puis l’humour d’Europe de l’Est, la gravité sur les visages durs qui sourient peu, mais l’humour dans le quotidien raconté d’un routier qui parcourt des milliers de kilomètres, de Sofia à Paris. Tout cela semble irréel ; c’est pourtant un spectacle de Stefan Kaegi qui se joue jusqu’au 21 septembre, présenté à Avignon en 2006 : Cargo Sofia-Paris (page “rendez-vous” sur le site du Centre Culturel Suisse).

Mon autre révélation de la semaine, c’est Benjamin Biolay en concert, Biolay comme un fou mélancolique dévoré par ses démons, Biolay mal fringué mal coiffé mais avec son spleen qui lui barre le visage, Biolay aux textes poétiques et aux mélodies atypiques, Biolay et son sale caractère et ses convictions et son intransigeance. Sarko, Libé et Landreau (le gardien de but de la France qui a malencontrusement laissé passer un ballon mercredi soir) en ont pris pour leur grade. La rupture et la dépression ont laissé des traces : tout est noir, cynique, désespéré, sublime de poésie triste. Le concert ne s’arrêtait plus, sans cesse il revenait chanter, et puis il fumait, il nous narguait, il s’installait au piano, jouait de la trompette en nous tournant le dos, et je ne voulais plus jamais arrêter d’entendre ses chansons. Sur scène comme Jérôme il se déplaçait sans arrêt, mettait des coups de poing dans le vide, ne tenait pas en place. Son corps le démangeait. Comme un adolescent mal dans sa peau qui n’a pas encore trouvé de quelle façon s’exprimer, communiquer, partager. Biolay a beau être désagréable, antipathique, insupportable, méprisant, intransigeant - son mal être et sa mélancolie, son corps blanc si présent derrière des fringues dégueulasses, ses gestes mal contrôlés et l’espèce de violence, de mouvement rapide qui l’habitent, me touchent de façon indéfinissable. Je pensais à Carax, à la vitesse, “rouler jusqu’à perdre haleine”, je pensais à William Sheller au piano, je pensais à Gainsbourg, je pensais à tous ces types cyniques désabusés et désespérés dont le mal est profond. L’extraordinaire lucidité. Alors depuis, Biolay à la folie.

~ par aglae sur 15 septembre 2007.

Laisser un commentaire