Manifeste.
J’ai commencé à écrire l’année de l’hypokhâgne. J’avais 18 ans et j’écrivais au stylo plume dans un carnet Muji à couverture beige. Deux ans plus tard, je me suis attaquée à l’écriture en ligne. J’avais des amis qui écrivaient, qui tenaient des journaux en ligne (et jamais intimes). Je connaissais les risques d’avoir un endroit soi-disant à soi, alors que tout est exposé. Je savais que les lecteurs ne sont pas tous bienveillants. J’avais entendu parler des attaques menées contre l’écriture intime. J’ai créé un premier site que j’ai tenu à jour d’août 2005 (d’abord le carnet de la Sicile) à février 2007. J’ai arrêté pour des raisons pratiques (mon ordi a planté, je n’ai pas eu Dreamweaver sur le nouveau, je n’avais plus le temps de faire du html et le format d’un blog correspondait mieux à la forme que je voulais donner à mon écriture) et j’ai arrêté d’y écrire parallèlement à une rupture. Je voulais passer à quelque chose de neuf, dans ma vie comme dans mon écriture. J’ai alors ouvert le blog .. aglae in time .. et parce que j’écrivais depuis trois ans, parce que j’avais envie de donner mes textes davantage à lire, parce que je voulais partager et tisser des résonances, des correspondances, atteindre d’une façon positive ou négative des lecteurs par mon écriture et ma façon de ressentir le monde, j’ai commencé à diffuser l’adresse de mon blog. Pas à mes amis. Mais sur des cercles de bloggers, sur des sites de recensement, et même jusqu’à facebook. Sur mon profil facebook, il y a l’adresse de mon blog. C’est un choix mesuré, réfléchi, empreint du danger sous-jacent. Toutes les personnes que je vois chaque jour, en cours, sur des projets, à des soirées, ont accès à ce blog. Ce blog d’écriture personnelle, ce blog aux aspects intimes, ce blog d’invention également. Les mots réinventent. Les mots transforment. Les mots construisent une autre vérité, leur vérité propre, une vérité qui n’est pas réelle, qui n’est pas matérielle, qui n’est pas factuelle. Je sais que le danger consiste à ce que certains lisent ces textes dans l’espoir d’y trouver les faits, d’y reconstituer ma vie, mes relations, mes histoires amoureuses.
Plusieurs fois, j’ai été attaquée : il y a eu ce garçon qui me traitait ouvertement et publiquement de fille facile, expliquant que mon blog révélait tout et que ma réputation (quelle réputation ?) se confirmait dans mes textes en ligne. C’était sans doute un coup de bluff. Puisque dans mes textes, je fais très attention à ce que je laisse passer. Je sais à quel point une réputation peut gâcher quelques années d’étude. Je connais les limites. Je sais que je ne suis pas attaquable. Je sais qu’on ne peut rien dire d’autre que : j’aime les garçons à la folie. Il y a d’autres choses à savoir ? Des détails plus croustillants ? Oui bien sûr. Mes expériences sexuelles ? Oui bien sûr imaginez tant que vous voudrez, fantasmez, inventez. Il y a des choses cachées, il y a des secrets. Amusez-vous à les découvrir. Cherchez. Retournez bien tout mon passé. Mon “historique”. Je n’ai pas de réputation, je n’ai pas peur, les secrets ne sont gardés que par des personnes en qui j’ai confiance.
Et puis il y a eu cette nouvelle attaque, ce jugement porté envers l’amour que je vivais, une jeune femme qui croyait mieux savoir - mais mieux savoir par rapport à quoi ? Par rapport à ce qui paraissait dans mon journal ? Je le redis, ce journal est personnel. Il ne concerne que moi. Il n’est écrit que par moi. Il n’est pas objectif mais entièrement subjectif. Il s’inspire de mes ressentis, de mes sentiments, de mes sensations. Et une jeune fille qui me connaît à peine ose me dire que mes perceptions sont fausses ? Mais mes perceptions sont miennes. Mes perceptions m’appartiennent. Mes perceptions n’engagent que moi, pas la personne en face.
Enfin cet été, j’ai souvent écrit ma relation amoureuse nouvelle et extrêmement heureuse. J’ai beaucoup écrit l’amour, le désir, l’entente, les moments partagés. Depuis quelques semaines, j’écris la rupture, la déchirure, le sentiment d’abandon, la douleur, la colère, l’incompréhension. Toute ma relation avec lui semble là. Semble, seulement. Ce sont mes mots. Ce ne sont pas les siens. C’est mon interprétation. C’est ma voix unique, son point de vue n’a pas sa place sur mon seul espace de liberté, son droit de réponse n’existe pas. Je suis seule sur ce blog. Je suis seule à écrire et livrer une perception de la relation. Et pourtant, pourtant, certains ont osé venir chercher ici le fin mot de l’histoire ? Certains ont cherché à connaître son nom ? Certains ont voulu savoir s’il s’agissait de lui, ou de K, ou de je ne sais qui d’autre ? Mais vous n’avez rien compris. Vous n’y êtes pas. Mon blog ne sert pas à ça. Mon blog ne sert à rien. Mon blog n’est qu’un lieu d’écriture. Mon blog n’est pas un lieu de déballage. Vous voulez savoir ce qu’il en a été, ce qu’il en est ? Ecrivez moi, demandez moi. Ecrivez lui aussi, posez les questions qui vous obsèdent.
Les faits, vous les voulez ? Réjouissez-vous, léchez-vous les lèvres, et que ça bave, et que ça dégouline, je vais vous dire ce soir. Je vais vous dire que je l’ai rencontré en juin, que nous nous sommes aimés très vite, que nous avons passé des moments inouïs, des nuits inégalables, et que des choses très particulières nous ont unis. Je vais vous dire qu’il m’a aimée, qu’il m’a désirée, que tout était sincère, qu’il ne m’a jamais trompée. Je vais vous dire qu’un jour, il ne m’a plus aimée. Qu’un jour, son amour s’est atténué. C’était au début du mois de septembre. C’était le 9 septembre. Notre tendresse l’un envers l’autre est restée. Et puis il y a eu des crises, beaucoup de crises, depuis quatre semaines il n’y a eu quasiment que des crises. Mais la tendresse aussi toujours, et retrouvée, et là. Plus que tout, plus que tous vos ragôts et vos putains de conseils ne veulent le laisser croire, nous tenons l’un à l’autre. Et ça ne regarde que nous. Et vous n’avez pas à chercher les détails auprès de vos amis, ni au travers du blog. Demandez moi. Ecrivez moi, je réponds facilement. Je vous les donnerai les détails, et au moins ces détails seront la vérité. Ca vous empêchera de croire qu’il m’a trompée, ça vous empêchera de raconter tout et n’importe quoi. Lorsque je suis allée à Londres en septembre, nous n’étions plus ensemble de jour - mais encore ensemble la nuit. Trois semaines après notre rupture, j’ai été oubliée et remplacée. Aujourd’hui nous sommes séparés, et j’ai été quittée. Voilà, il faut que je le dise, que je l’écrive, pour que tout le monde soit content ? Il faut que je m’humilie à vous avouer ça pour que vous sachiez bien tous les détails, pour que vous soyez rassasiés ? Voilà, c’est fait. Et aujourd’hui nous sommes des amis. Je le respecte, je l’admire plus qu’il ne le sait, j’ai encore tant de choses à apprendre de lui au travers de notre amitié, je tiens à lui. A lui comme à mes amis intimes. J’accepte sa nouvelle relation, qui ne me regarde pas. Lui comme moi, n’avons aucun conseil à recevoir de qui que ce soit. Nous savons ce que nous faisons. Nous décidons de ce que nous faisons. Et là, nous croyons à cette amitié. Rien d’autre à ajouter. Les fais sont là, régalez-vous.
Je sais bien que personne n’a écrit quoi que ce soit et que ma réaction ce soir est violente. Je sais bien que ce ne sont que quelques rares personnes qui sont visées, quand l’essentiel des lecteurs a compris - qu’on lit mon écriture, pas ma vie. Qu’on commente mon écriture, ma perception, mon ressenti - pas ma vie. Mais tout s’est tellement dit. Tout s’est tellement su. Mal su. De façon déformée. Il fallait rétablir. Il fallait dire la beauté de notre relation, l’intensité de notre relation, la sincérité de notre relation. Il fallait dire la fin de notre relation, l’horreur et la douleur d’être quittée, et que je n’ai pas à avoir honte. Personne n’a le droit de salir ça. C’était là. Ca a existé. Autres temps, autres sentiments : il ne m’aime plus. Je l’accepte. Je prends, j’avale, je supporte, je survis. Les bruits, les murmures et les rumeurs me mettent dans une fureur qui me donne toute l’énergie de surmonter la difficulté. Je le dis, je le redis, je l’affirme encore et encore et encore et toujours : agressez-moi, mêlez-vous de ce qui ne vous regarde pas, trompez-vous dans la façon de lire mes textes - j’en serai plus forte, j’en serai plus déterminée, j’écrirai encore et encore et davantage, je transformerai la réalité dans mes textes comme je l’ai déjà fait, et comme vous n’avez rien vu, et je continuerai à écrire même ce qui dérange. Il n’y a que moi qui sache, et lui, et personne d’autre. En lisant mon écriture, vous ne savez rien.

Ouaaah
quand tu m’as parle de cet article cet aprem (enfin ce soir pour toi) je pensais pas que c’etait a ce point la, que tu avais tant de colere.
Si l’ecriture deforme la realite, rassure moi elle ne deforme pas les sentiments ? Parce que souvent c’est en lisant ton blog que je “prenais des nouvelles” et me disais, bon la ca va tout va bien, ou aille qu’est ce qu’il se passe..
Forcement en lisant ton blog, les gens suivent ta vie, non ? L’ecriture fictive et la vraie vie se melangent, ca fait partie de tout ce phenomene de voyeurisme, real life etc…
Bisous
J’aime ta colère qui gronde, qui enfle, qui éclate dans un vacarme de liberté.
Je ne sais plus si j’ai raison d’être en colère. Je ne sais plus à quoi cela rime. Je n’ai jamais pensé que mon blog entraînerait une telle situation. J’hésite à abandonner parce que c’est très difficile de savoir comment écrire maintenant. Je suis sans doute allée trop loin. Mais renoncer ce serait une lâcheté ?
qu’est-ce que c’est que ce bazar ?
il est évident que ce qui est mis sur internet y est pour être lu… les journaux online ont toujours été une aberration - une très belle et très riche aberration.
on t’a attaquée ? on a cherché à te “percer à jour” ? réaction relativement compréhensible - les gens sont curieux, et très habitués à l’immédiateté (haha) qu’ils croient leur être due, l’immédiateté-vérité, via la télé réalité, ce genre de machin.
tu sais qu’il y a eu des périodes où j’ai eu peur de rentrer chez moi, parce qu’on avait trouvé mon adresse et que “on” se croyait tout permis parce que “on” lisait mes petites histoires ? (ça m’avait mise dans une rage folle)
si ce lieu est un espace d’écriture, il faut qu’il soit un laboratoire, un creuset de création, un lieu-battement avec le monde et alors il doit être le lieu d’un *travail* - pas d’une écriture écrite pour l’autre, pas d’un étalage de joies ou de détresse mesurées à l’aune de l’attente du lectorat. tu n’as rien à prouver à qui que ce soit - et surtout pas à toi-même, et surtout pas à des gens qui lisent ce blog comme ils regardent la télévision - tu as tout à vivre, et tout à créer.
ah non mais sans blague, hein.
à vite,
O.
une riche et belle et nouvelle aberration en effet !
et aussi un point de repère dans une galaxie de sphères tourbillonnantes :
la continuité (ou la dicontinuité) d’une voix particulière, entre toutes ces sphères, ce n’est pas si inutile,
c’est aussi le plus humain de la méta-zone
Aglae, continue donc sur ta lancée, tu as (es ?!) vraiment une voix humaine.
La maladresse et la méchanceté des visiteurs, est surement infiniment compensée par la curiosité, l’intérêt, les échos des voyageurs,
des véritable lecteur de ce pays imaginaire.
Bonne nuit blanche,
Noam.
les visiteurs veulent fouiller, creuser.
les voyageurs… saisir ?
Si c’est un jour de colère, il profite du soleil assez extraordinaire
pour jouer les filles de l’ère : partir à l’improviste dans une nouvelle
direction, écouter d’autres orchestres, dans des rues inaccoutumées !
si tout n’est qu’ecriture, cette colere n’est-elle que simulacre?
bien sûr j’écris à partir de matériaux réels. je l’ai dit déjà, j’ai écrit mon histoire d’amour en ligne. j’ai volontairement exposé ma vie, mes sentiments, mon amour, mon désir et ma colère. bien sûr je me suis livrée, et bien sûr n’importe qui peut s’amuser à retracer les faits depuis ce que j’ai écrit. bien sûr.
le problème pour moi se trouve dans le rapport que certaines personnes ont pu entretenir avec le blog. tout prendre pour argent comptant, non. considérer que la vérité objective est là, non. se permettre d’avoir des jugements sur lui et moi, et de les émettre à partir de ce qui a été écrit sur le blog, non.
quand je dis que l’écriture réinvente, que l’écriture n’est qu’une subjectivité, qu’on ne doit pas s’attacher aux faits - je signifie seulement que par le fait d’écrire je livre une interprétation, qui ne serait sans doute pas celle de la personne qui a partagé cette histoire. et par la mise en mots de ces sentiments subjectifs, je m’éloigne encore davantage d’une réalité factuelle, précise et juste.
ma colère, elle n’était pas simulée. c’est une colère que j’ai ressentie, et puis une colère que j’ai écrite. en une phrase : personne ne peut se permettre de juger cette histoire en prenant ces textes pour arguments.