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la fêlure.

aucun mot. silence. vide. ouate. murmures. fracas. bouillonnement. explosion. déflagration. liberté, retrouvée. renaître. vide, vide, vide. effacer ce qu’on ne veut pas garder. se souvenir du plus beau. de l’amour absolu. hors des conditions. vivre sans conditions. exubérance de l’amour. folie de l’amour fou. blessée. détruite. vidée. renaître. trembler. peau transparente trop légère. mains fébriles. corps. quoi, dans mon corps ? je ne sais pas. vide. les mots n’ont plus d’ordre. bousculade dans ma bouche. mots, langue, lèvres. Alix Cléo. Sylvia. vouloir mourir, non pas les cachets, ne pas les avaler, penser à Maman qui pleurera. lui il ne saura même pas. abandon. démission. douleur. tristesse. deux mois. perdue. douleur présente, diffuse, continue. folie. au bord du gouffre. rebord de la fenêtre. faire l’amour pour oublier c’était nul. alcool. sommeil. corps plus alimenté. courbatures. corps fatigué. petite fille. douleur. tristesse. mal dans le ventre, vomir, tuer la souffrance en se tuant. creux des nuits. tu m’ignores, tu m’aimes, tu me méprises, tu me crains, tu me respectes, tu tiens à moi ? souvenirs entassés, souvenirs éclatés, souvenirs en feu d’artifice, souvenirs pour survivre. la mémoire sauve. agripper le passé. quand plus de futur. vide. vide. vide.

il faut que j’écrive une lettre d’amour.

Reprendre des forces.

Avec ma soeur on fait un concours de ressemblance : six années entre elle et moi mais le même jean straight, les mêmes pulls bleus en laine mérino, les vestes courtes évasées aux manches larges puis resserrées. Les mêmes cheveux très longs, seule la couleur change, et je crois que bientôt j’aurai encore envie de me teindre en acajou (c’est la même chose chaque année au mois de novembre). Je regrossis un peu, mon corps reprend les formes que je n’aime pas, mon frère trouve toujours que j’ai l’air sur le point de me briser, mais moi je sais que j’ai repris des forces. Des forces je suis obligée d’en avoir pour monter Noroise, demain matin je l’emmène à son premier concours. J’ai peur ? Oui sans doute, mais je ne le sens pas encore. Cet après-midi pendant trois heures j’ai préparé son filet, ses protections, j’ai natté sa crinière, graissé ses pieds, usé toutes mes brosses. Elle était tellement belle ma folle chérie, avec son alezan brûlant vif et soyeux, elle était douce elle m’écoutait parler pendant que je tressais ses crins, et puis elle a fini par ressembler à un vrai cheval de sport. J’aurai la peur nouée au ventre demain en découvrant le parcours, en montant la première sur son dos, en me lançant sur la carrière. Capable d’être tout à la fois si parfaite - si folle. Quand je dis qu’elle et moi nous ressemblons…

Je me sens un peu plus forte parce que la douleur passe, parce que mes amies m’ont portée à bout de bras pour que je garde la tête hors de l’eau ; maintenant je suis capable de rester seule à la surface - oh j’ai encore voulu me jeter par la fenêtre vendredi matin mais ce sont des crises qui s’apaisent vite, pour peu qu’Henri réponde encore présent - et je deviens le soutien de mes amies puisque l’automne s’acharne à détruire nos coeurs, il y a aussi les alliés récents et le désir marqué dans les yeux de certains garçons qui comptent - ceux qu’une petite amie retient, ceux que je connais depuis trop longtemps, ceux que je découvre au hasard des rencontres -, il y a tout simplement ce retour à la vie grâce aux projets, aux amis, aux rencontres. Ca ne remplace rien de l’amour perdu mais ça m’empêche très simplement d’y penser. Parfois la nuit je m’évade, je retrouve le souvenir de mon amour, l’impasse des quatre vents, la place Clichy - tu étais arrivé tellement en retard ! - le bain un dimanche matin après les pains anglais tartinés au beurre et à la myrtille, mon Dieu ces moments là que je voudrais revivre avec toi, cette obstination à vouloir te retrouver, ne pas être capable de te croire quand tu dis : “je ne t’aime plus” - oui j’avance et je m’éloigne et je construis seule - quand j’aurais voulu construire avec toi, jusqu’à céder une part de ma liberté - j’espère partir suffisamment loin de toi pour ne plus t’aimer lorsque je te reverrai, mais peut-être que ça ne sera jamais possible. Peut-être. Je n’en sais rien. Je me concentre sur le reste. Je place des espoirs dans la multitude de spores disséminées, je me fonds, je me disperse, je me divise - pour ne plus sentir la douleur concentrée, la douleur du ventre, la douleur de la peau.

London calling.

Assez de vouloir dire si je suis heureuse ou pas, si je vais bien ou pas, assez de ces mots là qui ne font pas sens, assez de vouloir savoir si je m’en suis sortie, ou pas - c’est tout à la fois, c’est un matin l’angoisse et un soir la légèreté, c’est un grand creuset en moi pour tout recueillir - la fatigue de toutes les nuits trop courtes, le bonheur immense de trouver autour de moi des alliés si rassurants, l’amour fou, le dégoût, la colère, l’angoisse violente. Je croyais aller mieux. Je disais : oui voilà je suis sortie de la rupture. Je me sens plus sereine. Je ne pleure plus chaque nuit. Nos crises se sont espacées, nous n’avons plus la force ni l’un ni l’autre de nous perdre dans ces affrontements. Mais hier soir dans la grande maison superbe cachée au fond de l’allée - indécente de tant d’élégance au coeur de Paris, à quelques pas de l’église d’Auteuil, chez moi il y a quelques années - j’ai senti que la vodka allait me rendre triste. J’ai senti l’énorme pieuvre de la mélancolie venir m’agripper le coeur, plonger dans la masse rouge pour attraper les fibres, serrer, presser, comprimer - j’ai fini par avoir tellement mal, et le regarder lui si jeune, la peau si claire, les cheveux si foncés, les mêmes remarques, le même humour noir, il parle de son ami mon amour à Londres, et moi ça me chavire, moi ça me blesse et c’est une lame de plus plantée dans mon coeur masse palpitante qui saigne saigne saigne - ça se referme parfois, ça cicatrise, et de mieux en mieux la plaie s’assèche, mais encore de temps en temps lorsque je vais trop loin dans les rires, lorsque j’ai les veines parcourues par le liquide sans couleur qui a brûlé la gorge au moment de tout avaler sans reprendre ma respiration, je sens la tristesse morbide s’amarrer et sucer ce qu’il me reste d’énergie pour faire semblant - alors je m’assois sur un canapé parmi d’autres, je regarde les catalogues d’expos posés sur la table du salon, Klimt, de l’art contemporain, et bien sûr je tombe sur le livre consacré à Monet, Whistler et Turner - à Londres le mois dernier avec lui j’ai vu les aquarelles de Turner, toutes les aquarelles de Venise, et personne n’a vu comme l’eau des aquarelles venait à mes yeux, dans le salon enfumé, rempli de rires, personne n’a vu.

Je me sens mieux et puis ce matin, en me levant à 6h45, j’ai senti les larmes dans mes yeux, les larmes du sommeil, celles qui gonflent les yeux. L’angoisse était là, revenue, tapie, je voulais ses bras pour me rendormir, son odeur et sa peau contre moi, je pleurais et j’avais mal dans la poitrine, lui lui lui que je voulais immédiatement pour me redonner confiance, pour me faire affronter la journée, tout de suite je lui ai écrit j’ai dit le mal la souffrance et il a été là, si doux, si parfait comme je l’aime, et je sais que je n’arrête pas de l’aimer, que si des choses sont abîmées parce que nous nous sommes fait du mal au travers de la rupture, mon amour ne s’interrompt pas. C’est terrible. J’aimerais qu’il y ait une solution, j’aimerais ne plus l’aimer, ne plus connaître ces crises d’angoisse, j’aimerais penser à mon amoureux en balade dans le Sud et ne pas attendre le retour de mon amour londonien - pourtant je le lui ai dit : peut-être que je n’arrêterai pas de l’aimer, peut-être que dans cinq mois je serai là encore plongée dans l’attente et l’espoir, mais quelle horreur, pourquoi est-ce que je ne peux pas accepter qu’il ne soit plus là, qu’il ne m’aime plus, qu’il m’ait quittée ? J’aime malgré lui, j’aime malgré moi, j’aime contre ma propre volonté et tout m’échappe.

Autrement, dans la nuit obscure de l’écriture, j’écoute Led Zep, Joy Division, The Clash. Oui d’accord j’ai Londres dans la peau. London is calling.

Illusions des refuges.

Je trouve enfin le temps d’écrire. Dans ma chambre de petite fille, sous les combles de la maison, en écoutant Joy Division, Hooverphonic, Led Zeppelin and so many things else. Depuis une semaine je danse presque chaque nuit. Je fume, je bois du vin blanc, du vin rouge, du punch, des whisky coca, des litres de thé vert et des cafés après le déjeuner. Je me couche à 3, 4 ou 5 heures et je dors le matin. L’après-midi aussi entre deux cours, ou dans les trains. Je suis fatiguée, mais je crois que je suis heureuse. Je souris, en tout cas.

De Lyon je retiens les rues étroites et pavées, les ponts sur le Rhône, les petits restaurant cachés, les amphithéâtres romains, les chorégraphies de Sidi Larbi Cherkaoui et les images en noir et blanc de Control. Tout ce temps passé avec Laura à discuter en buvant du thé. Les lèvres d’un amoureux. En rentrant à Paris j’ai retrouvé des alliés, avec J nous avons pris un café - Dieu me pardonne d’avoir mis les pieds dans un Starbucks à Paris ! - et j’ai pu tout avouer, tout dire sans gêne, sans honte, sans paraître folle, sans être incomprise - deux jours plus tard c’est H que j’écoutais me dire la honte, l’humiliation, la violence de ceux qui ne nous aiment plus et qui sans s’en rendre compte brûlent nos coeurs, oppressent nos poitrines, font venir l’envie de vomir. Ces conversations sont lentes, compliquées, éprouvantes. Je comprends tellement ce qu’on me dit, je me souviens encore si parfaitement de chaque blessure, de la chair écartée, des mains qui creusent dans la plaie béante, de la douleur ravivée - et pourtant, les bords cicatrisent, la chair se referme très doucement, les rives se rapprochent. Il y a encore des larmes dans mes yeux, il y a encore quelques crises parfois - ce ne sont que des réactions à la violence, à la douleur, à l’égoïsme des garçons qui décident à notre place que les aimer est désormais interdit.

Lorsque je me réfugie dans les boîtes de nuit, les bras des garçons, les sourires que je connais par coeur - je sais que c’est une façon d’oublier, de me mentir et de faire illusion. Me croire belle et désirée alors que mon amant a disparu. Sentir les regards. Sourire sans la moindre innocence. Je sais que les heures passées à danser sont aussi une voie pour retrouver mon corps, sentir quelque chose, un mouvement, le corps qui s’exprime, l’énergie aussi que je mets à danser jusqu’à l’effacement de mes talons sur le sol, le défoulement. Mes garçons sont là, mes amies me protègent, rien ne peut m’arriver et je fais attention à moi. Je suis sur mes gardes, j’essaie de trouver le juste équilibre entre me protéger et aller de l’avant, je voudrais seulement éviter de faire n’importe quoi avec n’importe qui pour la fuite en avant, et tout à la fois je dois laisser une chance aux hasards. Cet après-midi mon jeune chéri dans les jardins du Luxembourg, je me sens bien et je souris et je me réfugie dans ses bras - mais je suis encore ailleurs, je ne suis pas entièrement disponible, je ne me livre pas. Peut-être que du temps doit passer, peut-être qu’il faut avoir confiance, peut-être lui donner une chance avant de tourner les talons.

Comprendre que l’amour fou n’est pas la norme, que les histoires exceptionnelles sont rares, que la passion ne peut pas exister tous les quatre matins ni à chaque coin de rue. Il faut recommencer les tâtonnements, il faut faire du chemin seule réconciliée et rassurée, il faut garder la disponibilité tout en maintenant la protection - il faut se battre, comme toujours se battre, se battre pour aller bien. J’aimerais simplement prendre des bains parfumés, faire des gâteaux au chocolat, lire le matin nue sous le drap et monter Noroise. Oublier les garçons, quelques temps, puisque je n’arrive pas à faire semblant d’accepter un autre corps que celui d’Henri. Lundi soir en faisant l’amour j’ai pleuré tout ce que j’avais retenu depuis des jours, ça n’était pas mon amant entre mes cuisses, ça n’était pas sa peau ni son corps ni son sexe - je ne peux pas faire semblant. C’est un autre que mon corps réclame, encore. C’est un autre pourtant que je ne réclame plus, qui ne me manque plus, à qui je n’écris plus - mon corps seulement n’est pas redevenu un champ libre, il garde l’empreinte de mon amant.

Debout à la fenêtre.

Je suis passée ce matin entre deux averses sous ses fenêtres. La lumière de la chambre de sa soeur était allumée. J’avais l’image de lui penché à la fenêtre, me regardant, un soir de juillet, à peine rentré de Normandie, il m’attendait en fumant. Je lui parlais au téléphone en souriant depuis la rue. Un étage à grimper pour le retrouver.

Les toits de Lyon.

Les toits de Lyon

Sur le quai de la gare.

Dimanche 23 septembre, Waterloo Station : Henri m’accompagne jusqu’à la gare de l’Eurostar, j’achète du chocolat et je lui offre The Economist – ou autre chose – si ça peut lui faire plaisir – et puis il m’accompagne jusqu’au dernier moment - bien sûr je pleure c’est la dernière fois que nous nous voyons avant longtemps et c’est la dernière fois sans doute qu’il me prend dans ses bras – je pleure un peu et il me sert contre lui, très fort, des baisers sur mes joues et son regard plongé dans le mien – un baiser sur mes lèvres pour aller mieux, pour rentrer en faisant semblant d’être heureuse de ne plus être aimée. Aujourd’hui il ne me supporte plus, et il a sans doute de bonnes raisons pour ça ; j’aimerais retrouver un jour, mais le temps ne compte plus, la tendresse et le respect que nous pouvions encore avoir l’un pour l’autre le 23 septembre. J’aimerais qu’il lève les barrages et les résistances qu’il a voulu poser alors qu’aujourd’hui, aujourd’hui je suis enfin ailleurs, une autre ville, d’autres promesses, des espoirs neufs.

Dimanche 28 octobre, gare Lyon Part Dieu : c’est un garçon au sourire sans fin qui m’accompagne sur le quai de la gare. Je le connais à peine mais il tient ma main, il m’embrasse, il cherche mes joues mes yeux et mes lèvres. Je ne sais pas exactement ce que je ressens mais je suis bien près de lui, je voudrais rester et le couvrir de baisers encore et connaître son corps. Les grains de beauté sur son cou, et le col de sa chemise relevé pour cacher la marque violette que je lui ai faite cette nuit. Il me sourit, je lui souris, je suis sûre qu’on a l’air idiots.

She’s lost control.

C’est tellement symbolique ce train à prendre, ce départ de la gare, les lignes de chemin de fer à suivre pour quitter Paris, pour quitter ma ville, pour quitter mon histoire d’amour. Je pars en me sentant enfin détachée. Pas indifférente ni méprisante, mais seulement sans vouloir continuer à me préoccuper de ses journées. De ses rencontres. De ses découvertes. Je pense à lui, je lui souhaite secrètement des choses merveilleuses, je l’espère heureux – et toujours je le défendrai. Mais je ne ressens plus le besoin de vivre des choses avec lui. L’angoisse du temps qui passe et qui ne nous rapproche pas, m’a quittée.

A Lyon Laura m’attend et me montre la ville - les rues piétonnes partout, les quais illuminés la nuit, les petites rues pavées et les antiquaires - je me laisse balader, j’aime bien cet inconnu et au hasard des rues, bien sûr je repense à la dernière fois qu’on m’a guidée dans une ville que je ne connaissais pas, of course London in my mind, mais je savoure le moment de marcher sur la presqu’île, le goûter chez ” délices et sens”, et puis au Cinéma National Populaire il y a Control - je suis les bons conseils d’Ulrich qui avait promis que je tomberais amoureuse de Sam Riley - pendant deux heures je regarde hypnotisée Sam/Ian, l’image parfaite en noir et blanc d’Anton Corbijn, Debbie la blonde abandonnée avec sa fille dans les bras, Annik la brune irrémédiablement amoureuse du chanteur de Joy Division - et religieusement j’écoute les chansons lugubres, funèbres, bouleversantes - je suis amoureuse de Sam Riley, de Joy Division, je veux l’adopter entre mes bras ce garçon, et je pleure quand Debbie comprend qu’il en aime une autre, et je comprends Annik qui ressent quelque chose de si particulier envers lui, et je retrouve ma fascination pour les garçons jeunes, les garçons fous, les garçons fins et violents et épileptiques - je regarde Sam Riley et je vois Henri - même jeunesse, même corps blanc, des cigarettes sans jamais s’arrêter - je vois le prince Mychkine, je vois Antoine si mal dans le monde - en lui je cristallise tous mes amours. En rentrant la nuit je n’écoute plus que Joy Division et la poésie noire qui me rassure, moi dans le creux de la nuit ça me rassure.

A Lyon j’ai aussi mangé des ravioles au Saint Marcelin et c’était une bonne façon de me remplir le ventre, avant de retourner danser - chaque nuit depuis jeudi, les salles remplies, la chaleur, les bras humides, les alcools, les cigarettes - les garçons aussi autour de moi, je les regarde, je ne sais pas trop, pas envie de faire des efforts, c’est tôt encore, mais c’est toujours trop tôt lorsqu’on a un amant dans le corps dans le coeur dans la tête, lorsqu’on est amoureuse encore - ce soir je passe des heures à m’approcher de lui, les sourires, les mains frôlées, les corps rapprochés - je le laisse m’embrasser, ou je l’embrasse, je ne sais plus, mon Dieu ce que j’aime le creux de sa joue quand il me sourit, et les regards complices autour de nous, mon Dieu qu’est-ce que je fais encore, il faudrait que j’arrête d’embrasser des garçons dont je ne connais pas le nom, mais je fais confiance à sa peau à son corps à ses mains sur mes hanches à ses lèvres et même à sa langue - c’est étrange de sentir à nouveau les mains d’un homme sur mon ventre, c’est agréable d’être embrassée et désirée sans penser trop à ce que cela représente - bien sûr je voudrai le revoir, bien sûr au petit matin lorsqu’on rentre chacun de notre côté il m’écrit déjà les mots que j’aime, bien sûr j’ai envie de ça, j’ai envie de lui et on rit comme des gosses qui ont un peu trop bu en se demandant si on trouvera un hôtel - cette immédiateté là ce que je l’aime - mais aussi quand je rentre je sais, avec toute la douceur et la tendresse dont je suis capable, que c’est encore à quelqu’un d’autre que je penserai au moment de dormir - penser seulement à ce qu’il est, à ce qu’il devient, espérer qu’il va bien et que la colère s’apaise.

Mon amour, je ne t’aime plus. Mais je suis là quelque part toujours, présente, enveloppante, rassurante - le jour où tu auras besoin, le jour où tu auras besoin.

Tender is the night.

C’est terminé. On est allés jusqu’au bout. Je l’ai poussé jusqu’à l’extrême limite. Détruire pour qu’il n’y ait plus rien, pour que l’espoir s’effondre, pour être forcée à trouver autre chose. J’écris ça encore ici, je n’écris que ma rupture sur ce journal depuis des semaines, peut-être que ça n’y a pas sa place. Mais je n’ai pas d’autre endroit où l’écrire. Et j’ai envie de crier ici, j’ai envie de m’exposer, j’ai envie de montrer comme on peut être belle et amoureuse et insouciante - le mois suivant seule et abattue, enfoncée dans la tristesse, les nuits sans sommeil, les vertiges permanents, l’envie de vomir. J’ai écrit tant de fois, partout, souvent, tout le temps, l’amour fou entre nous, les nuits éternelles, les corps mélangés, la vie impossible l’un sans l’autre - il y a l’autre versant. Il y a le côté lamentable, il y a tout ce qu’on n’ose pas avouer, le ridicule, le mépris, l’agacement, l’exaspération. Au matin le visage défait, la compassion qu’on attire à soi et ce regard est dégueulasse - l’amour fou un été et puis les insultes, l’irrespect, la colère, les mots plus hauts les uns que les autres. Ca n’est pas glorieux, ça n’est pas enviable, ni l’histoire d’amour magnifique, ni la rupture catastrophique à la suite, c’est juste une putain de dégueulasserie de la vie, et moi je suis enfoncée, je suis perdue, je n’existe plus, je ne me relève plus.

Il y a du thé vert dans ma tasse, des litres pour me remplir le ventre. Il y a “ce soir mon amour” toute la nuit en boucle. Devant l’armoire mes chaussures gris souris, celles que je portais le dernier jour où on s’est aimés, celles qui ont frappé les pavés de l’impasse des quatre vents. Quand j’ai joui debout contre un mur dans les rues sombres de Saint-Germain. Il y a le vide, le creux, le ventre fermé, l’envie de vomir, les notices de l’Avlocardyl dépliées sur la table de la cuisine. Mon corps est mort. Mon corps est trop vide. Mon corps ne vit plus. Mon corps ne ressent rien. La douleur parfois qui ressurgit, la douleur anesthésiante, mais rien d’autre. Le monde autour de moi, les couleurs, la ville, le soleil de l’automne, les lumières la nuit - rien, pas une émotion, pas de disponibilité pour ça, mon corps est fermé, mon corps n’a plus de sens. Les garçons - je les vois à peine, je les trouve fades, ils n’ont ni sa jeunesse, ni son exigence, ni son allure, ni sa beauté. Ils me regardent pourtant, ils me regardent traverser la rue trop fine dans mon jean, vacillante sur mes talons qui claquent dans la bibliothèque silencieuse, la dentelle noire en haut des seins, le ventre creux, les cheveux en cascade et mon corps perdu dans le long manteau noir. Même les filles regardent. Plus je suis triste, plus je suis en colère contre moi-même, contre le monde entier, plus la détermination se marque sur mon visage, plus je séduis. Et ça pour quoi ? Ca sert à quoi tous ces mecs qui regardent ? Quand il n’y en a pas un qui aura du courage, pas un que la folie n’effraiera pas, pas un qui ne fuira devant les exigences, la violence et la démesure cachée derrière la surface lisse et sexy ? Ils veulent l’apparence, ils veulent la chair extérieure, ils veulent prendre - aucun ne veut donner, aucun ne veut regarder à l’intérieur, aucun pour penser “je veux savoir ce qu’il y a à l’intérieur de cette femme, l’aider, l’accompagner, faire du chemin avec elle ” - les garçons ont peur. Les garçons sont trop jeunes. Je parle de ceux qui sont autour de moi, de ceux qui préfèrent la facilité, les sentiments absents, je parle de Guillermo qui ne se préoccupe de moi qu’avec l’espoir qu’une nuit je me glisserai dans son lit. Où sont-ils les garçons qui s’engagent, ceux que l’amour n’effraie pas, ceux qui acceptent la passion débordante d’une femme sans limite, ceux qui ne débutent pas une relation en décidant qu’elle sera vouée à l’échec ? Où sont-ils ceux qui se laisseront porter par mon amour, ceux qui me feront confiance, ceux qui seront prêts à m’accompagner dans l’amour comme dans la tristesse, comme dans les crises, comme dans la panique et l’angoisse ? J’ai besoin d’un allié. Plus maintenant, plus tant que je me reconstruis, plus dans la solitude à apprivoiser encore une fois - un jour, un jour je voudrais trouver un allié.

2h, dans la cuisine il fait froid, la nuit s’étend devant moi et je ne dormirai pas assez. Cet après-midi je me suis endormie sur le canapé du local du BDA, je me suis calée entre les coussins, les manteaux, près de fx et de Cécilia qui surveillait, je me suis endormie comme une gamine épuisée. Je vais à l’école pour dormir. Je vais à mes cours et tout se passe à merveille, le projet défendu ce midi plutôt réussi, cette multitude d’engagements sur la Journée Dédicaces, Artmaniak, NonFiction, les textes à écrire, les personnes à rencontrer. Peut-être que ce sont des choses qui me gardent accrochée, des choses qu’on fait sans se poser de questions, mais il va bien falloir retrouver aussi les sensations, le corps engagé, le corps sollicité, les yeux ouverts sur les couleurs, les peintures, la ville - les livres, les films - le corps suffisamment solide pour accompagner ma jument. Seule, je dois me reconstituer. Reprendre possession de chaque parcelle. Toucher, voir, sentir. Il faut que mon corps reprenne son existence, qu’il se sente battre. Il faut ça avant de penser à m’ouvrir aux autres, avant de penser à quelqu’un d’autre. L’oubli de son corps à lui, et la reconstruction du mien. Lui et moi nous n’avons plus rien à nous dire. Plus rien à faire ensemble. Quelque chose peut-être à reconstruire, de zero, dans quelques mois. Je ne regrette même plus cette rencontre ratée, cette histoire saccagée, je ne regrette plus rien - quelqu’un qui est capable de m’abandonner, de refuser de m’accompagner, de fermer les yeux devant ses responasbilités, quelqu’un qui préfère me dire bien en face : “je ne te répondrai pas et je serai un salaud” - alors c’est quelqu’un qui n’a pas le courage que je réclame. Il n’y a pas de solution miracle pour que j’aille mieux, il n’y a pas à attendre que par simple décision je puisse me sentir mieux demain. Tout ce que je ne réussis pas, tous ces échecs, tous ces dérapages, c’est une douleur pour moi autant qu’une colère pour lui. Douleur et colère qui aveuglent. Je ne voulais pas perdre de vue les très belles choses à vivre encore, ensemble. Je ne voulais pas oublier la très grande beauté de l’amour fou partagé cet été. Ce soir j’ai effacé tous les espoirs, ce soir je l’oublie, ce soir il a dit que je lui faisais peur, que j’étais folle, ce soir il m’a totalement abandonnée. “Débrouille toi ma belle dans ta tristesse engluante, débrouille toi dans tes pleurs ininterrompus, débrouille toi parce que moi je ne veux plus reparler de ce qui fait mal, de l’abandon dans lequel je t’ai plongé”. J’aurais aimé avoir en face de moi un garçon qui assume.

Je suis vide. Je suis anesthésiée par la douleur. Je ne ressens rien. Même la fatigue ne m’atteint plus. Je cherche seulement l’appui qui me permettra de remonter, je cherche une raison, un motif, je cherche une envie de me battre, et à reconnaître mon corps.

Oubli du corps.

Je sais il est tard je devrais dormir je ne devrais pas écrire. Mais arrivée à moment de la nuit je me dis que me coucher à 3h30 ou à 4h ça n’a plus grande importance. J’ai seulement envie d’écrire. Il fait froid dans mon lit. La lumière de l’écran fait ressortir la peau qui a la chair de poule. La peau douce. Ce soir j’ai vu par hasard mon épaule sans tissu dans une glace. J’ai regardé l’épaule. La peau dorée. La peau lisse. Je n’avais pas vu, pas regardé mon corps depuis tellement de semaines. Je l’avais oublié mon corps. Je vais devoir me le réapproprier. J’ai regardé la peau, la couleur, la sensation, l’épaule, la clavicule, les seins gonflés, les bras fins. J’ai découvert qu’à force de maigrir, j’avais juste l’air plus fine, l’air fragile, l’air d’une fille aux jambes longues et aux cheveux longs. La bague autour de mon doigt s’agite, l’anneau est trop grand. Pendant des semaines j’ai oublié mon corps, j’ai oublié de manger, j’ai oublié de dormir. Je mange à nouveau. Je ne dors pas plus. J’ai froid souvent. Je refume à nouveau et beaucoup, Dunhills courtes et light à filtre blanc. J’ai envie de passer une soirée à boire avec mon amour en vidant des paquets de cigarettes. On savait faire ça très bien. J’ai dans la tête les images de nous au Petit Suisse (politique et éducation), au Flore (”au fur et à mesure on s’embrasse de mieux en mieux”), au Vieux Colombier (famille, parents, l’appartement vers la Madeleine). Le premier soir nous étions allés aux Editeurs et à la Soif. Tout ce dont nous avions parlé. Toute ma vie que j’avais donnée. Tous les sourires, toutes les douceurs, et se quitter devant la bouche béante du metropolitain, ne pas s’embrasser, attendre le lendemain.

Je vis encore dans cet amour, c’est évident. On me parle du temps, du temps qui effacera, du temps qui mènera vers l’oubli. Comme au premier jour de juin, pourtant, je suis folle amoureuse. Loin de lui je peux rester des mois, et refuser tous ceux qui viennent, tous ceux qui ne parviennent pas à réveiller mon corps, tous ceux à qui j’oublie de répondre. Je suis encore donnée à mon amant. Je ne peux accepter personne d’autre. Ca n’annule pas tout ce que j’ai dit sur la colère, la tristesse et la douleur infinies du champ des possibles et de l’amour fou refermés ; je m’éloigne, je me reconstruis, je réapprends sans lui. Mais l’amour ne s’en va pas. L’amour réclame des semaines pour me quitter.

Et je m’endors.