header image
 

(no title 2)

Je sais pourquoi. Je sais que lorsque tu m’aimais, tu pouvais partir avec tes amis dans de grandes maisons de vacances, tu pouvais partager ton lit avec une jeune fille, tu pouvais prendre tant de verres que tu voulais avec tes copines, je ne disais rien, je ne m’inquiétais pas, de quoi me serais-je inquiétée puisque tu m’aimais ? Puisque tu revenais toujours vers moi ? Puisque tu disais : “c’est toi que j’aime, toi que je désire, toi que je veux embrasser et faire jouir”.

Aujourd’hui, tu ne m’aimes plus. Et je passe mon temps à être jalouse. Des gens que tu vois, du temps que tu leur donnes, des mots que tu leur écris. Parce que j’ai peur de ne plus exister pour toi. Parce que je voudrais des preuves que tu tiens encore à moi. Il y en a eues, je sais bien qu’il y en a eues. Nous nous sommes vus plusieurs fois à Paris, tout un week-end à Londres tu m’as gardée près de toi. Il faut continuer à marquer ça, continuer à dire : “je tiens à toi, je ne veux jamais te faire de mal, je veux être là toujours pour toi”. Il faut le répéter interminablement, chaque jour. Me convaincre de ça, pour que je n’ai plus cette peur panique des autres, des ami(e)s, du temps que tu passes avec eux et pas avec moi. Il faut que je sache que nous adorons, pour ne plus être angoissée par la peur de te perdre.

J’écris chaque jour la même chose, c’est pathétique. Et pourtant je sais que je parcours dans le bon sens le chemin nécessaire pour sortir de la rupture. Je t’aime encore, mais je ne te désire plus. Tu me manques seulement parfois le matin dans les draps chauds. Je comprends certaines choses chaque jour. Je sais déjà que cette semaine je ne t’écrirai presque pas. Que je ne voudrai rien te dire, tant que tu n’auras rien dit. Je sais que je serai trop occupée pour ne penser qu’à ça (dans deux heures le grand plongeon dans les cours, les entretiens, les réunions, les soirées - j’ai pas envie d’y aller). Je sais que je te ferai confiance : pour m’écrire bientôt, pour qu’il ne se passe rien de ce qui m’effraie le week-end prochan. Je vais te faire confiance. Si tu me trahis, si tu me déçois, je ne me relèverai pas.

Hier soir je t’ai envoyé des mots doux, des mots qui murmuraient “rentre bien, take care, je t’aime, je pense à toi, je t’embrasse” - tu ne m’as pas répondu. Tu n’as même pas dit que tu étais encore à Paris jusqu’à ce matin. Tu n’as pas répondu. J’étais douce, pourtant. Tant pis, j’attendrai. Je suis une femme qui attend.

(no title)

Parce que quand je n’ai plus d’issue, quand je me sens perdue, quand l’espoir disparaît - je n’ai que la possibilité de l’échappée, la possibilité d’oublier. Je dors pour ne pas penser. Je reste le plus longtemps possible à table avec mes parents. Je regarde des films fleuves trouvés sur l’étagère de dvds (Le Patient anglais). Je prends la voiture et je vais passer mes après-midis avec Noroise. Sur le trajet je roule vite, je veux n’être concentrée que sur la route, je tiens ferme le volant et j’appuie très fort, le moteur fait du bruit (j’imagine la Mustang Flashback GT ‘67 de Steve McQueen), sur les routes de campagne où deux voitures ne se croisent pas sans ralentir je frôle les 120, je sais bien que c’est idiot, je sais bien que le jeu est dangereux, mais c’est la seule façon que je connaisse de me mettre en danger et d’avoir peur. Je ne suis pas un garçon, je ne peux pas me battre. J’aurais aimé être un mec juste pour me battre. Pour savoir ce que ça fait de mettre son poing sur le visage de quelqu’un. Pour sentir mon corps. Pour que sorte la violence autrement que dans les mots, les cris, les crises, les pleurs. C’est difficile et épuisant d’être une femme, d’aimer sans cesse à la folie, de ne pas connaître les demies mesures, de se sentir vidée à chaque rupture. Je passe d’un calme extraordinaire à des moments d’énervement et d’angoisse irréparables. Je dérape. Je pleure, je ravale mes larmes, je ris, j’éclate en sanglots. Une parfaite cyclothymique - j’ai cherché la définition exacte : CYCLOTHYMIE (n.f. du grec kuklos et thumos “état d’esprit”) anomalie ou constitution psychique qui fait alterner les périodes d’excitation (instabilité, euphorie) et de dépression (apathie, mélancolie). Avec toi la même chose : je me sens d’une douceur inouïe, j’ai envie de me donner, de t’attendre, de t’accompagner, de t’aider, de te protéger, de t’aimer - et soudain je t’en veux, je suis déçue, tu n’es pas à la hauteur, tu es désagréable, tu ne réagis pas comme je le voudrais, tu rentres dans mon jeu de la jalousie et de l’obsession, tu me tiens rigueur de ce que je ne contrôle pas et de tout ce que je déteste en moi. Je ne sais pas à qui va la faute ; cette situation est tellement compliquée. Je ne sais pas vraiment comment faire. Je ne sais pas comment l’amour devient amitié. Je ne sais pas si c’est même possible. J’y crois parce que nous avons tous les deux dit que nous voulions l’amitié de l’autre. J’ai relu tout ce que tu m’as écrit, nos trois mois d’amour dans des emails, j’ai tout relu et je ne comprends toujours pas pourquoi nous ne nous aimons plus. Je croyais qu’on s’aimerait malgré tout, je croyais qu’on s’aimerait même si la relation ne se réalisait pas. Il y a un mois encore tu disais : “j’ai hâte de te revoir mon amour”. Comment tes sentiments ont pu se retourner si vite ? Je n’en sais rien. Je ne comprends pas. Je subis. Je tais le désir, je tais le manque, je tais l’amour. Mes efforts en ce moment c’est ça. Ne plus dire que je t’aime. Ne plus croire à notre amour. Ne plus attendre. Ne plus espérer. Mes efforts ce sont d’abord ceux-là, et oui peut-être, trop souvent, j’ai des crises de jalousie, je deviens obsessionnelle, je cherche à tout prix à te retenir (alors qu’il faudrait laisser filer), mais je ne peux pas si tôt tuer tout l’amour que j’avais pour toi. J’ai besoin de temps, quand tu voudrais déjà que notre amitié soit parfaitement réglée, que jamais je ne m’inquiète. Il faut encore et encore que tu me rassures. Il faut que tu sois là. Il faut que tu me répondes. Il faut que tu agisses pour cette amitié. Je ne peux pas m’en sortir face à cette brutalité des sentiments, l’amour interrompu, l’amour éteint, l’amour interdit. Je crois aller plutôt bien, parce que je suis occupée, parce que les projets ne s’arrêtent pas, parce que j’ai l’énergie qu’il faut pour travailler, construire, réfléchir. Je vois mes amis, et j’ai l’air d’aller à peu près bien. Moi je sais que je suis rompue à l’intérieur. Je sais que je pourrais laisser aller et que je m’effondrerais. Je sais que je t’aime encore à la folie. Je sais que je suis au point de rupture. Je sais que si la fatigue lourde et permanente surgit - je plongerai. Je connais les abysses de ma tristesse. Je connais ces gouffres dont je ne ressors que difficilement. J’ai peur de sombrer. J’ai peur de ne pas y arriver avec toi, j’ai peur de perdre l’espoir, j’ai peur de tout abîmer, j’ai peur de ne pas réussir. J’ai tellement peur. Et il n’y aurait que tes bras pour me serrer et m’enlever ma peur. Mon amour, encore toujours mon amour. J’ai eu tellement confiance en toi. Je me suis tellement donnée, si vite, je t’ai tellement tout dit, j’étais là immédiate sans plus aucune protection, sans plus aucune retenue, j’étais là devant toi et je t’aimais et - tu m’as aimée, il paraît. Je ne sais même plus si c’était vrai. Est-ce que tu m’as aimée ? Est-ce que tu m’as aimée ? Dis, est-ce que tu m’as vraiment aimée ?

Je vais les faire les efforts nécessaires, je vais ravaler ma tristesse, mes angoisses, mon amour pas terminé, je vais tout rentrer en moi, ou plutôt tout exploser, tout faire jaillir, je vais l’éclater cet amour et je serai vide, je serai vide mais je serai prête pour autre chose avec toi. Cette semaine tout se joue : je n’écrirai pas, je ne parlerai pas, je resterai silencieuse jusqu’à ce que tu reviennes vers moi. Reviens. Reviens. Si tu m’oublies, je serai détruite. Comme dans la citation de Proust sur la première page de ton agenda. Notre chance est là : à moi de rester dans le silence, à toi de montrer que tu tiens encore à moi. A toi cette fois de trouver des mots, de re-sentir la douceur qui existait - le premier soir de juin, tu te souviens du premier soir de juin, est-ce que je l’ai écrit ça déjà ici, que tu étais venu à un rendez-vous anonyme, que tu ne savais pas que ce serait moi, que nous avions bu et encore bu aux Editeurs, que nous avions continué à la Soif, que nous ne pouvions pas nous séparer devant le métro, que tu tenais mes mains, que tu m’embrassais sur les joues sans te décider à partir, que tu mourais d’envie de m’embrasser vraiment ? Est-ce que tu t’en souviens de cette soirée là ? De toutes celles qui ont suivi… je t’aime, c’est si bête, je t’aime encore, je ne sais pas quoi faire, écrire, pleurer, crier, dire l’amour, dire l’amour, le dire à qui, tu ne l’entends plus, tu n’en veux plus, est-ce que j’ai le droit de t’aimer encore, est-ce que mon amour peut encore exister ?

Une fois encore, je te fais confiance. C’est toi qui vas décider. Je m’effondrerai ou je m’en sortirai.

Les après-midis, juste avant que la nuit ne tombe, j’ai passé des heures immenses avec Noroise, j’ai mis sur ses membres de l’argile, les mains dans la pâte grise humide, étalée sur ses tendons, j’ai mis des cotons et puis des bandes de repos, du goudron sur la sole de ses pieds et de l’huile sur ses sabots, j’ai mis les mains dans tout ça, dans les crins, dans les cuirs, dans la paille, dans l’eau, j’ai travaillé les têtes-au-mur, la longe en élastiques, les arrêts, j’ai parlé à Noroise, je lui ai tout raconté, et comme une folle gentille je lui ai dit mes secrets lorsque nous faisions le tour du Rouget, elle et moi à pied, elle avait de l’herbe plein la bouche et ses lèvres vertes dégoulinaient, je disais “ma belle ma chérie mon amour ma précieuse” et je lui murmurais qu’un jour tu viendrais, un jour tu la verrais. Ma jument me sauvera, dans tous les cas.

Le Roi Lear.

Avec Emma on part vers Nanterre. L’A86 bloquée, le stade de France, Asnières et Courbevoie près de la Seine, on traverse la Défense et derrière il y a la banlieue pas reluisante, et un peu plus loin encore l’immense théâtre des Amandiers, forteresse moderne où l’art et la culture populaires sont protégés. Il y a soixante ans, le théâtre populaire se jouait à Chaillot, au coeur de Paris. Aujourd’hui c’est à Nanterre, à Bobigny ou à Gennevilliers. On dîne là-bas, c’est comme à la cantine, les mêmes chaises qu’à l’école, les frites maison et la tarte fine aux pommes (le coeur en berne, et je recommence à me venger sur la nourriture, c’est terrible). Dans la grande salle des Amandiers, il fait si froid, comme si ça ne suffisait pas que je sois déjà vidée de toute chaleur en ce moment ; les comédiens sont sur scène, le spectacle commence presque sans qu’on s’en rende compte, et le drap rouge est tendu sur la scène, Nicolas Bouchaud sublime arrive et hop, je suis amoureuse, alors même que personne ne l’imaginait dans le rôle du roi. Le Roi Lear c’est toujours la même chose, c’est le pouvoir, l’absence de scrupules pour satisfaire ses ambitions, la folie du monde, le retour à la nature, la sagesse, la mort. Chaque nouvelle mise en scène cherche à actualiser la pièce de Shakespeare ; Sivadier va très loin, adaptant le texte original, lui donnant une modernité juste et percutante. Je regarde Le Roi Lear, et je pense à l’univers de Tarantino : couleurs, violence, crûdité, on n’est jamais très loin du vulgaire mais on n’y sombre pas. Cette version de Lear, c’est exactement ce qui peut séduire un public que le théâtre, la lenteur et la gravité emmerdent. En plongeant dans le burlesque parfois, en donnant beaucoup de mouvement, en allant piocher dans les arts du cirque, en ayant un discours tellement d’actualité, en débutant par une apparence proche de la nôtre pour glisser vers l’universel, la folie des hommes - le public jeune ou vieux est forcément saisi. Pas de la même façon : les adolescentes derrière moi rient à tout rompre, mais parce que la tension est palpable, parce que l’atmosphère est violente - alors le rire est aussi plus bruyant. A l’entracte, une vieille brushinguée se retourne, tente de leur expliquer qu’il ne faut pas rire si fort ni à tout bout de champ : je lui aurais fait ravaler son dentier, non mais est-ce qu’il y a un moment unique auquel on devrait tous rire en même temps ? Je préfère encore que les lycéens qui étaient là ce soir aient ri et aimé la pièce, plutôt qu’ils n’aient eu dès la première heure l’envie de se barrer.
Je vais très peu au théâtre, et ça n’est pas la forme d’art qui me captive le plus. Mais lorsque je me décide à voir certaines pièces, je préfère le très contemporain, la mise en scène qui déclenche quelque chose de nouveau, le jeu des comédiens qui transmet le battement au ventre du public, et je crois que beaucoup de choses très bien se créent. Des choses qui éveillent la conscience politique et esthétique, des choses engagées, des choses qui cherchent la façon de toucher le plus grand nombre, de rendre les textes de théâtre accessibles. Ca se passe à Nanterre, à Bobigny ou à Gennevilliers. Je ne mets plus jamais les pieds à la Comédie française.

La pente douce.

Ecrire, chaque jour écrire, t’écrire à toi ou venir écrire ici. Oui je vais bien, et je tiens bon, et je garde la tête hors de l’eau, et je suis étrangement heureuse et enthousiaste ; mais la rupture n’en finit pas, la rupture est en cours, la rupture est dans ma peau, la rupture se vit et s’écrit. J’ai des heures et des heures d’écriture devant moi, comme le commencement de l’amour peut provoquer les mêmes envies d’écrire sans fin, sans cesse, la nuit – si peu d’heures de sommeil, lire écrire et travailler, mais oui je vais bien.
Je suis encore assaillie de crises incompréhensibles, quelque chose comme de la jalousie – par rapport à qui ? – parce que tout simplement je réclame une exclusivité, un don que tu ne peux plus m’offrir. En face de moi, dans un bras de fer que je gagnerai pas, il y a ta vie londonienne, tes amis là-bas, ton boulot dévoreur. Chaque jour je continue de réclamer ta présence, tes mots, ton attention – même de façon légère, discrète, mais je voudrais encore être ‘la première’, celle qui compte davantage que les autres, celle qui te préoccupe. Je sais que je me trompe, je sais que j’ai tort, je sais que les choses ne vont plus comme ça. C’est moi qui suis à côté de la plaque, moi qui me débats, encore, un peu, oh bien moins quand même, j’accepte. Au fur et à mesure, j’accepte.
Et devant ça, devant mes crises, mon inquiétude et mon angoisse, encore une fois tu es là. Tu m’accompagnes. Tu dis que je vais m’en sortir. Tu ne t’affoles pas devant mes réactions, tu m’apaises. Pourquoi est-ce aussi parfait, aussi facile, aussi évident, même dans la rupture ? Pourquoi les choses s’arrêtent-elles quand encore nous nous entendons si bien ? Pourtant déjà j’ai fait du chemin, je n’ai plus le sentiment permanent de la solitude, je ne te désire plus seule dans le grand lit, je m’éloigne, je me retire. Doucement.
J’ai terminé le dernier livre de Joan Didion, L’Année de la pensée magique (traduit récemment chez Grasset). Elle raconte la mort de son mari, la maladie de sa fille hospitalisée. Franchement, à part pour ceux que la littérature de deuil intéresse, c’est méga-chiant (et mieux vaut lire le sublime Quelque chose noir de Roubaud si on veut vraiment appréhender ce que peut être le deuil). Mais certaines choses, dans la vie à réapprendre lorsque la personne aimée a disparu, faisaient écho à ce que je ressentais. Je sais que c’est odieux de comparer la mort d’une personne à une rupture banale et idiote comme il s’en répétera des dizaines de fois ; mais les habitudes acquises, les réflexes construits vis-à-vis de l’autre, je comprenais ça. Ce week-end, lorsque je me réveillais à peine, je n’avais qu’à me retourner pour, les yeux encore fermés, trouver tes lèvres. Tes lèvres, mon Dieu, tes lèvres, encore tes lèvres. Je ne m’endors plus avant deux heures, je ne m’endors pas tant que tu n’es pas rentré et que je ne t’ai pas parlé. C’est impossible, je dois sortir de ça, je dois sortir, je dois aller au dehors de moi, je dois te sortir de ma peau. Il n’y a que le temps qui peut faire ce travail, il n’y a que le temps à s’accorder, il n’y a plus qu’à m’accompagner et à me laisser faire le chemin, doucement, je glisse vers notre amitié, je glisse, je me retire.

London my love (bis).

L’Eurostar m’emmène loin de Paris. Trop vite il fait nuit. Je me sens protégée en filant dans l’obscurité parce que tout au bout, de l’autre côté, une fois que le train sera sorti de sous la mer, mon chéri sera là. Mon chéri, mon amant, my darling, mon ami, je ne sais plus quoi mettre maintenant – simplement celui qui compte, celui qui me tient dans ses bras pour me rassurer. A l’arrivée nous marchons ensemble jusqu’aux Houses of Parliament éclairées. C’est très beau, je ne sais pas, c’est comme dans un film, je suis fatiguée. A l’appartement nous dînons avec Silvia et Feder, l’omelette le vin rouge les cigarettes, lorsque mon genou effleure ta jambe tu recules, tu t’écartes, tu ne veux plus me toucher.
Au fil des quelques jours passés ensemble, cette gêne là se dissipe, mais l’accord est difficile à trouver. La nuit nos corps liés, le jour nos corps détachés. La nuit embrasser tes lèvres, le jour n’embrasser que tes joues. Se tenir ou ne pas se tenir par la main. Et moi qui encore ai tellement besoin d’être rassurée, protégée, enveloppée. Même si ça n’est plus là, même si tu ne m’aimes plus, même si nous ne devons plus être des amants.
Le vendredi je déjeune avec Viriginie, l’amitié douce que les mois sans se voir n’altère pas, près du Bedford Square on parle de toi, de moi, de la vie « en couple », du quotidien à partager, de ce qui se vit au même endroit ou à distance – on parle très doucement de tout ce qui me retourne le cœur. Je m’abrutis l’après-midi à force de marcher, pendant trois, quatre heures, j’avance en suivant à peine le plan, je vais là où les rues m’attirent, Soho, Piccadilly, Covent Garden, Somerset House, Victoria Embankment Gardens, Trafalgar Square. Je promène à travers Londres ma tristesse, je vide mon corps de toutes ses larmes pour ne plus pleurer quand je retrouverai mon chéri si doux, si tendre, si parfait avec moi. J’achète des tablettes de chocolat Cadbury en attendant à Westminster. On va vers Chelsea voir le match de rugby dans un pub rempli de Français et de quelques Irlandais égarés. Là en toute étrangeté, je ne comprends pas, tu gardes un œil sur moi, tous les autres sentent qu’entre nous se joue quelque chose de particulier, de secret, mais non ne pas tenir ta main, ne pas avoir l’air trop triste, parler aux gens autour de moi. On rentre tous les deux avant les autres, comme des amoureux, on s’accompagne on se protège on est tellement bien ensemble. La nuit c’est toi qui me désires, toi qui me prends, dans le lit nos corps se serrent et tes mains passent sur moi mais je ne veux plus écrire ça, je ne veux plus, je ne veux même plus y penser, ton corps appris par cœur – les creux, les muscles, les marques blanches – tout oublier.
Pendant deux jours ensemble nous allons à travers la ville, marcher enfiler les rues passer sur les ponts - à la Tate Britain l’expo des peintures de Turner est superbe, douce, si moderne, et je ne dis rien, je garde les sensations de la peinture en moi parce que je ne sais pas les exprimer mais je te suis quand tu dis à quel point les aquarelles de Venise sont belles. La Tate Modern dans le vieil entrepôt près de la Tamise – le même architecte que pour la Battersea Power Station, c’était marqué dans le guide – tu m’emmènes d’un étage à l’autre, je te suis, je me souviens des quelques Rothko aperçus et que j’aime passionnément, je me souviens comme je trouve magnifique cet ancien bâtiment industriel, et marcher ensuite encore le long du fleuve, passer près du Globe, jusqu’au London Bridge, jusqu’au London Bridge.
Comment expliquer ; comment expliquer que tu ne m’aimes plus, que tu ne m’écoutes plus tout à fait de la même façon, que tu ne me regardes plus avec le même émerveillement – mais que tout à la fois tu me désires, tu me regardes à la dérobée, tu m’entraînes sur le terrain glissant de nos histoires passées, et puis faire l’amour ne se dit pas, ne se dit pas tellement c’est bon -
Comment expliquer qu’un jour tu ne m’as plus aimée, que je me suis trompée et que tout s’est effondré, je voudrais une explication logique, je voudrais quelque chose de raisonné pour justifier que tu ne m’aimes plus, mais il n’y a pas de réponse, aucune réponse à chercher, aucune réponse à trouver, et écrire pour quoi faire, écrire qui ne sert à rien, écrire pour m’essorer le cœur, que tout le sang parte bien, coule dans une rigole, et puis on n’en parlera plus, je serai vide, je serai vide, complètement vide, je réapprendrai à vivre seule, je me reconstruirai.
Je crois que j’y arrive. Bien sûr repartir hier soir de Londres était difficile. Mais jusqu’au bout tu m’as accompagnée, et embrassée encore, et voilà j’étais dans le train, et il ne faut pas, pas se revoir tout de suite, il faut laisser le temps passer pour que le désir s’atténue. En arrivant à Paris j’ai pleuré dans le taxi, j’ai pleuré d’être seule et de connaître par cœur les rues de Paris, le trajet de la Gare du Nord à chez moi, Paris par cœur par cœur par cœur, j’avais envie de rester à Londres, de découvrir la ville, de voir autre chose, assez de Paris, partir de Paris - Londres New York ou Tokyo mais je veux partir. Le moment délicat de m’endormir seule. D’espérer chaque soir te parler très vite pour récupérer quelque chose qui voudrait presque dire : je suis là, tu peux dormir, sleep well. Mais je dois désapprendre ça. Ne plus attendre. Faire seule, bon Dieu, seule, seule, toujours seule. Et le matin en me levant, mille fois pire, tu n’es pas dans les draps à côté de moi, tu me manques, tu me manques, tu me manques.
Et puis la journée passe. Tout va bien. J’ai confiance. Le seul défi maintenant c’est de comprendre comment notre amitié va éclore. Entre désir, intimité, confiance et entente. Si tu veux parler d’amitié, il faudra aussi que tu joues le jeu : que tu partages, que tu racontes, que tu me fasses sentir que je suis là toujours, que j’existe, que je compte, que tu tiens à moi.

Hugs.

Boule et BillEarl & MoochCalvin & Hobbes

L’amour tenu à distance.

J’écoute la bande originale de 2046. Casta Diva, Siboney, les airs de Delerue et le jazz de Nat King Cole. J’ai vu 2046 au cinéma de Passy, ou de la Muette, je ne sais plus, je ne connaissais pas ces quartiers, un chéri m’y avait emmené. J’avais emprunté une écharpe chez lui. C’était le bus 63 pour aller jusqu’à l’avenue Mandel. Je n’étais pas à l’aise, ni avec lui, ni dans ce quartier. Oh, ça n’avait duré que quelques semaines. Mais il avait les plus beaux yeux gris.

Paris, soleil, robe rouge en laine angora, chaussures gris souris à bouts vernis et très hauts talons. Tu es toujours indécemment beau. Sur ta joue je laisse la trace de mon rouge à lèvres. Je suis un peu gênée, d’abord. Et puis il suffit de presque rien, marcher ensemble, nous laisser parler - l’entente, les rires et les sourires sont là. Tu m’emmènes jusqu’au petit restaurant près du Rostand. Je me force à manger, c’est plus facile quand tu es là et que nous ne sommes plus en guerre. C’est tellement simple et évident. Parler de tout - de quoi ? j’ai déjà oublié - sourire, tenir ta main, dévorer ton visage de mes yeux. Tu as l’air si jeune. Tu es très jeune. Tu as toutes les attitudes d’un mec qui n’a jamais quitté Saint-Germain des Prés. Et ça m’est bien égal. Tu me fais rire. Tu t’intéresses à chaque chose dans laquelle je m’implique, et tes histoires de London et de rock’n'roll me passionnent. Je cherche le titre de Led Zeppelin dont tu m’as parlé. J’ai envie de ta peau. De tes mains. De ton corps. Je ne vois rien sous ta chemise et ton costume, mais je devine tout. Je voudrais poser un baiser, là, juste dans l’ouverture de la chemise, en haut de ta poitrine. Tes lèvres me font mourir. Toute la nuit j’écrirai ton corps, appris par coeur, et je rêverai que tu me fais l’amour. Lorsque nous repartons, tu ne veux pas prendre ma main mais tu me tiens par la taille, nous ressemblons tellement à deux amoureux. Nous sommes deux amoureux qui refusent le moindre geste d’amour. C’est incompréhensible. Mais puisque tu m’aimes, puisque tu me désires, je te fais confiance, je te suis, j’accepte encore une fois tes règles. Je nourris l’espoir. Lorsque nous nous sommes quittés à Saint-Michel, j’étais si proche que nos lèvres se frôlaient. Je ne t’ai pas embrassé. Il y avait une promesse. Je ne comprends rien à ces promesses absurdes. Mais tout était parfait, tout si ce n’est la frustration. Nous nous sommes éloignés sans nous retourner. Les métros sont partis en sens contraire. Demain, je t’emmène faire un goûter au chocolat et au thé.

3:00 am. Mary, you should sleep.

Ce soir avec Margault la plus belle soirée depuis longtemps, ce soir nous retrouver à la cité internationale il faisait beau, chaud, nous nous ressemblions autant qu’il y a quatre ans. Lorsqu’elle venait d’entrer à la fac, et que je me sauvais de la rue du Docteur Blanche pour me réfugier chez elle. Lorsqu’on achetait des pâtisseries orientales au Kremlin. Lorsqu’on mangeait du chocolat dans le noir en regardant La Peau douce. Lorsqu’on faisait des quiches, des gâteaux, des plats à la courgette pour mincir. Lorsque ses mains serraient les miennes. Lorsqu’elle m’a laissé les clés de son appartement pour ma première nuit d’amour. Lorsque le lendemain, je suis arrivée à Nanteuil, en pleurs, tombant dans les bras de Margault. Qui savait, qui savait tout. Qui devinait si bien. Au travers de notre amitié, il y a eu des hauts, des bas. Des périodes idéales. Des périodes de jalousie. Des périodes de réconfort que seule l’autre pouvait apporter. Et ne jamais se juger. Parfois je n’y ai plus cru : cette incapacité à parler du corps, du physique, du sensuel, des chéris et de l’amour, cette difficulté à parler des sentiments très intimes ; je croyais que nous étions parties trop loin l’une de l’autre, et que toutes ces choses indispensables, dont je parle et sur lesquelles j’écris sans cesse, allaient nous séparer. Mais je me suis trompée. Nous avons encore tellement de choses à partager. De secrets à avouer. Mais à demi-mots. Entre deux futilités, la confidence. C’est juste une attitude, dans la communication, qui ne se pratique plus aujourd’hui. Je ne peux pas balancer toute ma crudité, mettre tout sur la table, et attendre la même chose en retour. Avec Margault, la parole s’apprivoise. Les mots intimes n’arrivent qu’à la fin d’un repas, de façon presque inaperçue. Je me sens entourée et protégée par cette douceur. Sans raison, sans explication, avec Margault je me suis toujours sentie rassurée. La dernière fois que nous nous sommes vues, je ne m’en souviens plus, c’était au printemps peut-être. Mais immédiatement ce soir, l’intimité, la protection, et l’amitié retrouvées.

Nous sommes montées dans le camion étrange, aménagé pour recevoir des spectateurs. Nous sommes partis sur l’autoroute, deux chauffeurs bulgares nous emmenaient vers Rungis. Juste avant la nuit, lorsque le soleil dégoulinait ses lambeaux rouges brûlants, nous avons vu les halles, les camions, les parkings, les chargements. Il y avait cette odeur de poisson, entrée dans le camion lorsque la plate-forme arrière s’est abaissée. Les routiers regardaient passer cet étrange véhicule, aux vitres sans tain - nous observions leurs regards étonnés, nous voyions défiler les voitures lancées à pleine vitesse sur l’A86, et personne ne nous devinait. Il y avait aussi la femme chanteuse, que l’on retrouvait à chaque endroit : sur le parking de Rungis, sur le rond-point du centre commercial de Thiais, sur la place de la Bastille. Qui faisait partie du jeu, qui participait à la pièce de théâtre - ces enfants tsiganes qui faisaient des bras d’honneur sans nous voir ? - et qui était réellement surpris de voir circuler ce vieux camion bulgare de la fin des années 1980 ? Les chants serbes, croates, slovènes, “le tourbillon de la vie”, accompagnaient le voyage. Des images défilaient sur les écrans. Des bandeaux de textes, l’histoire de la firme allemande Willi Betz. Quand nous sommes arrivés, après cette traversée étrange et épique des banlieux industrielles et inconnues, il y avait une espèce de chaleur partagée entre les spectateurs, les chauffeurs et l’interprète. Il y avait eu ce voyage ensemble, inédit, et puis l’humour d’Europe de l’Est, la gravité sur les visages durs qui sourient peu, mais l’humour dans le quotidien raconté d’un routier qui parcourt des milliers de kilomètres, de Sofia à Paris. Tout cela semble irréel ; c’est pourtant un spectacle de Stefan Kaegi qui se joue jusqu’au 21 septembre, présenté à Avignon en 2006 : Cargo Sofia-Paris (page “rendez-vous” sur le site du Centre Culturel Suisse).

Mon autre révélation de la semaine, c’est Benjamin Biolay en concert, Biolay comme un fou mélancolique dévoré par ses démons, Biolay mal fringué mal coiffé mais avec son spleen qui lui barre le visage, Biolay aux textes poétiques et aux mélodies atypiques, Biolay et son sale caractère et ses convictions et son intransigeance. Sarko, Libé et Landreau (le gardien de but de la France qui a malencontrusement laissé passer un ballon mercredi soir) en ont pris pour leur grade. La rupture et la dépression ont laissé des traces : tout est noir, cynique, désespéré, sublime de poésie triste. Le concert ne s’arrêtait plus, sans cesse il revenait chanter, et puis il fumait, il nous narguait, il s’installait au piano, jouait de la trompette en nous tournant le dos, et je ne voulais plus jamais arrêter d’entendre ses chansons. Sur scène comme Jérôme il se déplaçait sans arrêt, mettait des coups de poing dans le vide, ne tenait pas en place. Son corps le démangeait. Comme un adolescent mal dans sa peau qui n’a pas encore trouvé de quelle façon s’exprimer, communiquer, partager. Biolay a beau être désagréable, antipathique, insupportable, méprisant, intransigeant - son mal être et sa mélancolie, son corps blanc si présent derrière des fringues dégueulasses, ses gestes mal contrôlés et l’espèce de violence, de mouvement rapide qui l’habitent, me touchent de façon indéfinissable. Je pensais à Carax, à la vitesse, “rouler jusqu’à perdre haleine”, je pensais à William Sheller au piano, je pensais à Gainsbourg, je pensais à tous ces types cyniques désabusés et désespérés dont le mal est profond. L’extraordinaire lucidité. Alors depuis, Biolay à la folie.

Le pain au chocolat salé.

Hier avec Mathilde nous sommes retournées danser. Ca faisait peut-être, je ne sais pas, trois mois, que je n’avais pas fréquenté une boîte de nuit transpirante et enfumée. J’avais oublié le contact des corps humides et des peaux moites, les gens serrés les uns aux autres, les coups de coude, les talons aiguilles, les types arrogants qui lâchent leur verre vide n’importe où, les étudiantes américaines excitées et ivres après deux vodkas. Je n’aime pas tout ça. Je ne supporte plus le regard dégueulasse des garçons qui font leur marché de la soirée. J’aime juste danser avec mes amis. Sourire à ceux que l’on retrouve toujours aux soirées, rencontrer quelques nouvelles personnes, ne sentir que le beat battre dans le corps. Jambes longues couvertes d’un voile clair, poitrine presque découverte, la dentelle noire du soutien-gorge dépassait. On a dansé quelques heures, nos sourires, notre facilité et notre évidence à être ensemble, on a traversé la foule en se tenant par la main, et tout était rassurant avec Mathilde. Il faut dire quand même que je commence à m’effondrer de l’intérieur. Aller danser ne rend pas vraiment les choses plus drôles ni plus légères ; c’est seulement une nuit pour oublier.

Ce matin il fallait me lever tôt encore. Ne pas manger. De toute façon depuis hier midi je n’avais pas vraiment mangé. Des tomates, une compote, des Kinder. Je n’ai pas envie de manger. Rien ne passe. Je suis en permanence dizzy, nauséeuse, vertigineuse. Je suis allée faire ma prise de sang et je me suis évanouie. Parce que ça arrive souvent. Et parce que j’étais vide. A l’intérieur de moi tout se délite. J’ai le visage barré de cernes. Je tiens mal sur mes jambes. J’ai le ventre creux. Lorsque je me suis réveillée je pleurais. Dans mon rêve je pleurais. Comment est-ce qu’on peut correctement se lancer dans la journée, comment est-ce qu’on peut trouver un peu de force quand déjà dans la nuit et le sommeil les larmes étaient là ? Pleurer en se réveillant. C’est l’une des choses les plus difficiles. Pleurer en dormant. Après la prise de sang j’ai réussi à manger un pain au chocolat, et puis j’attendais le bus, des miettes accrochées sur ma robe rouge, et j’ai recommencé à pleurer. Larmes tombées dans le pain au chocolat. Et indéfiniment. En regardant par la fenêtre au bureau - les larmes. En repartant ce soir dans le bus - les larmes - et l’homme à côté de moi répétait “mademoiselle tu dois pas pleurer, tu dois pas pleurer…”. A quoi ça sert d’écrire ça ? Je suis morte de fatigue, je dors quatre heures par nuit parce que j’ai la tête et le corps obsédés par toi, comment ne pas pleurer ? Je suis morte de fatigue, d’épuisement et d’acharnement. Tu me manques et fais tout pour que je prenne mes distances. Encore un peu, et ce sera presque gagné. Je sombre.

Le nénuphar s’étend…

La fleur en moi, à nouveau. Le gigantesque nénuphar, là, plus grand, encore. C’est une lettre d’amour. Oui je suis ivre et alors ? C’est peut-être plus facile. Plus facile de t’écrire tout ce que je ne veux plus dire au téléphone, toutes ces incompréhensions lorsque nous ne nous parlons pas face à face. J’attens que tu viennes, j’attends ta peau, tes yeux plantés dans les miens, j’attends de te dire comme je t’aime, et que ton amour est égal au mien, que je ne t’aime pas davantage, que tu m’aimes de la façon la plus parfaite - ce que tu m’as dit, personne d’autre ne me l’avait dit. Tes yeux qui me dévoraient la première nuit lorsque je m’étais endormie, est-ce que tu te souviens que tu me regardais ? Est-ce que tu te souviens des mots écrits la semaine dernière, ton désir éclaté et déversé sur moi, et malgré toute la distance notre amour fulgurant, les élans brusques qui te poussaient à dire : “mon amour”. Oui je suis une femme excessive, est-ce que ça n’est pas une redite, est-ce que toutes les femmes ne sont pas des hystériques ? Tu m’as dit que tu n’avais pas peur, que tu étais un homme courageux, et mes crises d’hystérie parfois t’effraient ? Pourtant ce ne sont que des passages, ce ne sont que mes réponses à tes absences, à tes silences. Il y a quelques semaines encore, tu n’avais pas cédé ; tu ne disais pas que tu m’aimais, que tu me désirais, que je te manquais - il n’a suffi que de ton aveu, tes mots révélés, et soudain l’extraordinaire sérénité, les doutes effacés - les tiens, comme les miens -, la confiance partagée, et la tranquilité en te sachant loin. Un jour je me suis inquiétée, un jour j’ai voulu te savoir là, un jour j’ai eu besoin de toi - ma réaction n’a pas été la bonne, j’ai fait ce que tu ne ferais jamais - mais doit-on avoir les mêmes réactions ? Je suis une femme, l’amour est une lutte acharnée, une lutte pour protéger l’amour, pour ne jamais oublier l’essentiel, pour relativiser les dégueulasseries du quotidien, pour garder bien caché l’amour intact, lui construire un rempart face aux incompréhensions, aux malentendus, aux coups de colère. Je me bats pour cet amour, je me bats parce que je t’aime, j’y mets toutes mes forces parce que les tiennes sont prises, et je ne réclame pas les mêmes efforts en retour - cette année c’est à moi de porter notre amour, à toi de te laisser porter, et un jour peut-être c’est toi qui reprendras ce rôle, qui me diras d’y croire encore, d’avoir confiance. Tout ne peut pas se faire dans la même réciprocité, tout ne s’explique pas, et j’aimerais que tu comprennes les peurs que j’ai pu avoir, j’aimerais dans ces cas que tu m’accompagnes, plutôt que de me regarder comme une folle, j’ai déjà bien trop lu Duras pour ne pas me croire légèrement folle, pour ne pas avoir peur de vieillir folle - alors si j’ai pu avoir peur, mourir d’inquiétude, chercher la moindre issue au manque - ne m’en veux pas, ne remets pas notre amour en jeu, garde confiance en moi, accepte mon caractère et mon amour immense pour toi - le même que celui que tu ressens, là en toi, là quand tu écris que je te manque, que tu voudrais me voir, m’embrasser, me faire l’amour, cet amour-là, ce désir, cette folie que tu partages lorsque j’écris : mes seins sous ta langue, ta main en moi, ton sexe dans ma bouche.

L’un comme l’autre, nous avons des réactions brusques ; ça n’est pas pour rien que je t’ai mis Le Rouge et le noir entre les mains. Qui m’a dit un jour qu’avant d’envoyer une lettre importante, il fallait la garder sur soi, un jour, deux jours, pour être bien sûr de vouloir l’envoyer. Comment peut-on, de façon si immédiate, lancer les mots assassins, les mots qui blessent, pénétrer des champs de conversation qui n’ont plus rien à voir avec notre amour - quand tout s’apaiserait dans la présence de l’autre, quand mes bras refermés autour de toi porteraient le murmure “refais moi confiance, n’aie aucune peur, reste blotti contre moi, j’absorberai toute la fatigue qui fait croire que nous n’y arriverons pas”. Bien sûr que nous y arriverons. Parce que cet amour ne part pas, parce que tout entiers nous nous désirons, parce que la nuit le corps de l’autre manque, parce que nos différences n’ont pas fini de se rencontrer, parce que tu dois encore m’apprendre à parler italien, à préparer les sushis, à jouer au poker et à fumer de vrais cigares, parce que Venise vide moite et funèbre nous attend, parce qu’un seul instant repense - à ton corps entré en moi, mon vagin resserré sur ton sexe, la peau blanche parcourue par tes mains avides, les langues nouées, l’humidité des chairs, la ligne imaginaire de ma gorge à mon sexe passant par mes seins, et mes cheveux relevés sur ma nuque, ta bouche pour se glisser dans mon cou - par coeur j’ai appris ton corps.

La grande fleur vénéneuse grandit à l’intérieur de moi, en suspension, au-dessus de la terre sableuse, l’aridité, les impuretés qui pourraient tout abîmer, par-dessus toujours il y a cette plante en apesanteur, et notre amour au-delà, à l’écart, enfermé sous du verre - je veille, je protège, je porte, je supporte, j’attends - et ça n’est pas un déséquilibre, c’est ma façon de vivre l’amour, c’est mon besoin de me nourrir d’amour, c’est mon abandon total à l’amour parce que toujours toujours toujours j’ai ressenti l’amour ainsi - je t’en prie, ne sois pas effrayé par ça. Je ne fais que t’aimer.